
Dans un film classique appelé biopic (terme utilisé pour dire biographie), le cinéaste tente de faire découvrir au spectateur une personnalité ou un personnage connu en relatant sa vie, son oeuvre. La plupart de ces films sont linéaires, presque documentaires par moments, et respecte, la plupart du temps, l’univers de l’artiste en question. Pour rendre hommage au chanteur Bob Dylan, le réalisateur Todd Haynes a donc décidé de faire un film sur la vie de ce chanteur tout en déconstruisant totalement la construction narrative du récit. Il propose en effet six personnages qui représente le distinctes facettes de l’artiste en question à différentes époque de sa vie. Quoi de mieux que de mélanger des parties de la vie d’un homme quand celle-ci a été aussi désorganisée que sa vie l’a été. Examinons de plus près comment le réalisateur a su mener son style de récit narratif si particulier par le biais de la mise en scène et du montage.
Un style narratif bien à lui
« Je ne suis pas le président. Je ne suis pas un berger, mais un raconteur d’histoire ». Cette phrase dite par le personnage de Cate Blanchett (Jude Quinn dans le film, le Bob Dylan version vedette de rock’n’roll) résume la pensée narrative du film. Ce que le cinéaste a voulu dire au spectateur c’est que le film relate la biographie de Bob Dylan, mais pas de la même façon que d’habitude. Il n’a pas voulu suivre le troupeau et faire comme les autres en racontant la vie d’un artiste d’une façon linéaire et classique ( les deux plus récent étant Walk the line de James Mangold ou Ray de Taylor Hackford, pour ne nommer que ceux-là). Il a voulu plutôt prendre certains moments de la vie de l’artiste et en inventer d’autres. Le film est donc déconstruit. La narration passe d’une époque à une autre sans pour autant perdre le spectateur.
Le film commence donc sur un accident de moto. On amène un des personnages sur une civière. Les médecins l’examine, l’ausculte. C’est ce que le réalisateur va tenter de faire durant le film; examiner le personnage qu’est Dylan, l’ausculter jusqu’à ce qu’ils ne restent plus rien. Une sorte de réflexion sur le personnage, mais aussi une réflexion sur le cinéma dans la manière narrative de raconter l’histoire d’un seul homme qui sont en fait différentes personnes qui l’interprète. Chaque histoire, chaque personnage a un point de vue différent de l’homme. Un montage rapide sert à présenter les six personnages au public. Après que les présentations soient faites, le film peut donc commencer. La première image du film, après le générique, est un homme qui se réveille. Cet homme est le Dylan dans sa période country, sa période solitaire. Son nom est Billy the kid (interprété par l’acteur Richard Gere). Ce qu’on va voir, c’est sa vie, mais aussi ses autres vies.
Le montage selon Haynes
Un des procédé remarquable utilisé par Haynes dans I’m not there reste surtout le montage. Par ce procédé, il conçoit une nouvelle forme de récit dont la temporalité joue un rôle primordiale. En effet, l’ordre et la fréquence sont des éléments importants utilisés par Haynes dans le film. Les tableaux n’ont donc pas d’ordre particulier. Le cinéaste joue avec cette liberté de mener le récit à l’endroit ou il désir, tout en gardant le spectateur avec lui. Comme par exemple, des retour-en arrière, plus communément appelé flash-back, sont utilisés pour caractérisé, mettre de l’emphase sur une partie de la vie des personnages. Dans son essaie intitulé Le flash-back, Yannick Mouren parle de ce phénomène en disant que
« Certains récits filmiques présentent un flash-back externe, le plus souvent continu et raccordant (…) qui ne donne pas la clé de l’énigme mais explique le mystère relatif à la personnalité du héros »
Ce mystère entourant ce personnage sera tenté d’être résolu, par le biais du passé, à différentes étapes de sa vie. Haynes recherche qui était vraiment ce mystérieux Dylan à travers des retours- en-arrière. Le film serait donc une rétrospection de la vie de Dylan, un unique flash-back si l’on considère le film comme une recherche du passée. On se promène du passé au présent, du présent au futur sans jamais expliquer ou l’on est vraiment. Un des plus long flash-back est sûrement lorsque Robbie Clark (personnage joué par Heath Ledger) fait la rencontre de Sara, avec qui il aura deux petites filles. La scène commence alors que Sara regarde la télévision. Pour représenter le flash-back de sa rencontre avec Robbie, le réalisateur utilise le zoom comme procédé. Tout en s’approchant du visage de Sara avec la caméra, on tente d’entrer dans sa tête pour aller puiser ses souvenirs. On oublie maintenant le présent de la scène et on passe au passé. L’histoire est maintenant celle de la rencontre entre lui et Sara quand ils étaient plus jeune. La notion du passé et du futur est aussi très importante en supposant bien évidemment qu’il y ait un présent. Car tout comme l’ordre narratif qui est manquant, la notion du temps y est tout aussi absente.
La fréquence est aussi très importante dans le film. Elle permet de mettre une emphase, d’insister sur certains points pour pointer du doigt, ou faire comprendre un élément non-dit dans le film aux spectateurs. Dans L’art du film : une introduction, les auteurs David Bordwell et Kristin Thompson insistent sur le fait
« qu’un évènement de l’histoire est généralement présenté une seule fois dans le récit, mais un bouleversement chronologique, ou une démultiplication des points de vues sur une même situation, peuvent motiver des répétitions plus ou moins divergentes ».
C’est ce qui se produit dans le film de Haynes. Le fait que l’histoire soit toute déconstruite, cela amène des répétitions comme par exemple le réveil du hors-la-loi sur son fauteuil. Au tout début du film, une séquence de quelques secondes nous montre Billy the Kid se réveiller. Plus tard dans le film, on revoit cette même scène, mais on comprend que son histoire commence à cet endroit du film et non durant la scène du jeune Guthrie. Le cinéaste introduit des plans ainsi pour prouver que chaque personnage n’est en fait qu’un seul. Autre motif pour ce qui attrait aux fréquences est l’apparition de la séquence des six personnages en plan fixe sur fond blanc. Cet élément est répété pour symboliser le fait que les six personnes représentent en fait qu’une seule personne. Bordwell et Thompson disent dans l’Art du film : une introduction que « la répétition d’un motif est rarement un motif à l’identique » . En effet, le procédé n’est pas identique à chaque fois. Les personnages sont présentés dans un ordre différent. Au tout début du film, cela sert à nous les présenter en disant un mot qui les caractérise. La boucle est enfin bouclé à la toute fin alors que la séquence est reprise et qu’elle prend un tout autre sens.
Autre façon particulière de raccorder les tableaux ensemble pour qu’il ne forme plus qu’un est cette idée de laisser l’image et le son s’entremêler à la fin d’un tableau et au début d’un autre. Par exemple, le personnage de Jude entre dans une pièce noire. Cette scène est ensuite assemblé à Billy the Kid qui sort d’une autre pièce par une porte. Ce montage par continuité fait avancer le récit. Elle fait le lien entre les deux personnage distincts. A quelques reprises dans le film, les paroles d’un personnage sont aussi raccordées à une autre scène. Par exemple, la scène d’Arthur Rimbaud est joint par celle de Woodie Guthrie à quelques reprises. Arthur finit sa dernière phrase alors que la scène de Woodie a déjà commencé. Ou bien encore, lorsque Billy the kid regarde au loin à l’horizon. Des inserts d’images de la guerre du Vietnam viennent frapper l’imagination du personnage. Le son se fait de plus en plus fort. La caméra recule, on sort de la télévision et on se retrouve dans le salon avec Sara, la femme de Robbie. Par l’entremise de la télévision, une autre transition a été effectuée. La continuité du son et de l’image reste très pertinente du fait que chaque personnage n’est en fait qu’un seule personne. Nul doute que par son montage si distinctif, l’originalité du film de Haynes est également causé par sa mise en scène.
Mise en image d’un monde hors du commun
Or, il serait inutile d’analyser toute la mise en scène du film tellement elle est complexe et différentes d’un tableau à l’autre. Concentrons nous sur deux personnages, soit celle de Billy the Kid et de Jude Quinn.
La mise en scène éclatée correspond parfaitement au personnage de Jude Quinn interprété par Cate Blanchett. Effectivement, à cette époque, Bob Dylan n’était plus le même qu’avant. Il est passé de la musique folk à la musique rock commerciale en très peu de temps. Sa vie ressemblait alors à un enfer : sexe, drogue et rock’n’roll. Le choix de l’image en noir et blanc exprime ce côté sombre de sa carrière. Dans beaucoup de scènes, le côté psychédélique de l’époque est bien rendu, comme dans la scène avec les membres du groupe The beatles ou cette fameuse scène de la fête du gérant de celui-ci. Cette scène de la fête, représente bien l’atmosphère qui en découlait dans les années soixante. En effet, le décor correspond à ce côté hallucinant dont la tarentule et les projections sur le mur qui font comme si les personnes hallucinaient, après avoir trop abusé de drogues fortes. La mise en scène de la musique a une place importante dans ce tableau, notamment avec la chanson Ballad of a thin man. Elle permet de faire avancer l’histoire par la mise en image en parallèle du vrai mister Jones qui découvre qui est réellement ce Jude Quinn. Ce segment est intéressant dans sa mise en scène lorsque monsieur Jones se met à halluciner en se voyant lui-même et qu’il est comparé à un freak par Jude. La mise en scène de tout ce tableau permet de voir à quel point Haynes sait composer ses images et fait attention aux moindres petits détails.
Autre tableau, celui de Billy the kid. Le personnage s’est maintenant retiré de la musique, du bruit, de la ville. Il s‘est maintenant isolé à la campagne. Il porte chapeau et veste de cow-boy. Sa transformation est d’ores et déjà faite. Le réalisateur filme la nature dans des décors naturelles, filme un chien qui court, des enfants assis. Les couleurs des feuilles des arbres sont belles, vives. Pas de doute, le personnage est maintenant loin du son urbain. Il vit une vie tranquille, en paix avec lui-même. Le réalisateur ralentit le rythme du film grâce à sa mise en scène ample, qui prend le temps de voir les choses. La caméra suit le mouvement de la nature. Aussitôt arrivé au village, les couleurs sont plus grises, mais les habitants du village, très colorés. Ils semblent sortir tout droit d’un cirque. Au loin, une girafe entre dans le cadre, serait-il encore en train de rêver? Haynes met en image un rêve, un songe. Finalement tout le contraire de l’enfer qu’il a vécu quelques années auparavant.
Pour conclure, nous avons vu à quel point le réalisateur utilise les forces du montage, de la mise en scène et de la narration pour déconstruire un récit somme toute assez banal, celle de la vie d’un homme. Or, cette vie, nous l’avons vu, n’est pas une vie conventionnelle. Ce qu’en fait Haynes reste un film d’auteur, très personnel. Reste à savoir si les prochains films à caractère biographique prendront ce même chemin poétique ou vont revenir à un style plus classique, plus près de ce que le public est habitué.
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