
La peur de l’inconnu, la peur de tout ce qui paraît irréelle. Cette peur, l’homme la possède depuis toujours, se manifestant d’une façon différente pour chaque être. Très tôt dans son histoire, le cinéma a comprit que la peur était une chose excitante, exaltante pour le spectateur en soi, mais surtout un filon d’or pour les cinéastes avides de donner des sensations fortes aux personnes pour qui la peur ne reste qu’une façon comme une autre de s’évader. En 1977, David Lynch réalisa son premier long métrage intitulé Eraserhead. Filmé en noir et blanc, il fut aussitôt l’objet d’un film culte tant les spectateurs le trouvèrent fascinant, complexe et surtout inexplicable. Lynch réalise ici un film oppressant, sombre, qui baigne entre le rêve et la réalité et tout ça avec des touches de fantastique. Il raconte une histoire simple d’un homme qui se sauve de sa réalité cauchemardesque (celle de vivre avec un bébé monstrueux) pour s’évader dans ses rêves. Selon Roger Caillois dans Au cœur du fantastique : Tout le fantastique est rupture de l’ordre reconnu, irruption de l’inadmissible au sein de l’inaltérable légalité quotidienne. C’est ce que nous allons tenter de comprendre comment ce phénomène se passe dans le film; le fantastique plane tout au long du métrage sans nécessairement être explicite. Il se manifeste certes d’une étrange façon, celle bien sûr que Lynch a su forger tout au long de sa carrière, ce film étant son premier long-métrage.
Plans et cadrages
Tout d’abord, Lynch, par ses plans et ses cadrages, instaure un climat de fantastique. Dès le début du film, Henry, le personnage principal, se retrouve à errer dans une ville sans nom, parsemé d’immeubles sales, de rues sombres et de flaques d’eau. La fin du monde est proche, ou est déjà passé. Donc tout peut arriver. Au moyen de sa caméra, Lynch filme son personnage marché d’une manière latente, presque fantomatique dans les rues. Les plans d’ensemble signifie qu’il y a sûrement quelque choses d’autre qui y habite. Par exemple le personnage sort du cadre et la caméra reste quelques secondes supplémentaire dans un plan fixe. Sans aucun doute, le mystère plane, le personnage n’est peut être pas seul. Henry entre par la suite dans un ascenseur. Lynch joue ici sur l’attente. En effet, le personnage attend de longues secondes avant que les portes ne se ferment. Cette scène est divisé en deux plans. Un personnage semble être là, prise de vue en plan subjectif. Henry regarde le personnage invisible (la caméra, donc nous spectateur). Lynch explore ce procédé très souvent dans le film. Sommes-nous un personnage du film ou tout simplement la caméra du réalisateur? Loin de révolutionner le genre, le cinéaste emploie plutôt un style classique (pas de plan-séquence, ni de plans qui veulent vraiment dire quelque chose, sinon qu’on est dans un monde qui ne s’explique pas, mais qui se vit), et proche du cinéma muet tellement qu’il n’y a pas de dialogue. Dans son essaie intitulé David Lynch , Michel Chion dit ceci à propos du style classique que l’on retrouve dans Eraserhead,: on ne trouve pas chez Lynch de rhétorique préexistante, (…) de référence à un langage cinématographique au sens codé et fermé, ni de connotation a prioriste liée à telle ou telle façon de filmer. (…) Le langage visuel de Lynch n’est pas autre chose qu’une application personnelle d’un langage commun. Il continue en disant que c’est plutôt dans le traitement des images, son côté mystique, qui le distingue des autres films dit classique : Mais le cinéma est un système tellement fort qu’il suffit de distendre telle ou telle de ses dimensions pour lui donner un aspect tout différent, et retrouver une expressivité et une éloquence surprenantes. C’est ici la force première de Eraserhead, son côté mystique qu’on ne peut expliquer, les techniques cinématographique ne pouvant non plus le faire. Le long-métrage est une expérience en soi.
Autre façon de susciter le fantastique qui est une fois de plus très Lynchien, le son. Dès le tout début du film, lorsque Henry se promène dans les rues de la ville pour se rendre chez lui, les sons sont très lourds, oppressant, venu d’ailleurs. Cette trame sonore va se continuer tout le long du film. Les sons s’enchaînent sans aucune rupture esthétique. Michel Chion parle de ce son en disant qu’il n’y a plus de solution de continuité entre ambiance et musique. Tout le long du film on passe tout naturellement d’une rumeur houleuse, évoquant une tempête ou une machine, à une tenue musicale en tremolo, de nature mélodramatique ou extactique(…) Ces changements de sons abruptes n’arrivent certainement pas pour rien. C’est cette ambiance qui donne au film ce cachet de plus, cette sensation que le spectateur ressent de ne pas être dans le même monde que Henry.
Le songe, le rêve selon Lynch
Une autre caractéristique que l’on retrouve dans le cinéma fantastique, le rêve. Le personnage de Henry, pour se sortir de son cauchemar à lui qui est la réalité, va se bâtir un monde par l’intermédiaire d’un objet somme toute banal, le radiateur de chauffage central de sa chambre. Dans son rêve, une femme au visage déformée (un visage qui ressemble beaucoup à celui de John Merrick, l’homme éléphant du deuxième film de Lynch) apparaît sur une scène et lui chante des ballades. Plus tard dans le film, Henry retourne à ce rêve. La dame lui chante une chanson sur le paradis (lieu assez commun dans le fantastique). Henry va la rejoindre sur scène et se retrouve dans un autre lieu avec la tête tranché. Cette tête se transforme en gomme à effacer après avoir été mis sur une chaîne de montage (dénonciation évidente de l’industrialisation, les humains finissant tous dans les rouages de cette machine infernale et sans pitié) qui fabrique des crayons à mine. Henry se réveille enfin. Comme tout bon rêve, tout ceci n’a ni queue ni tête. Mais pourquoi donc le présenter? À la toute fin du film, on revoit cette dame, et Henry lui saute dans les bras. Enfin il est heureux. Il a trouvé sa place, dans ses rêves. La réalité n’est plus ce qu’elle était. Pour lui ce rêve est le paradis, qui renvoie directement à la chanson sur le paradis un peu avant dans le récit. On peut donc parler ici d’une sorte de mort, de suicide qu’Henry aurait fait après avoir tué son enfant. Il se retrouve donc dans les bras de la femme qu’il aime, au paradis. D’ailleurs il n’y a pas de décor, seulement un mur blanc. Le film se terminant aussi sur un fondu blanc. Tout comme un rêve, le spectateur est aussi dérouté que le personnage lui-même. Le rêve, le songe, est une caractéristique qui revient souvent dans les films de Lynch. Les personnages se retrouvent très souvent entre la mince frontière qui sépare réalité et rêverie, mais surtout réalité et cauchemar. Lynch enfonce souvent ses personnages dans des situations parfois drôle, parfois absurde et d’autres fois complètement démesuré. On n’a qu’à pensé aux personnages principaux des films tels que Twin peaks :fire walk with me, Mulholland drive, Lost highway, ou bien encore plus récemment Inland empire. Lynch les entraînent dans un monde ou ils ne reconnaissent plus rien de la vie en générale, ils sont déstabilisés. Ils ne savent plus distingué la réalité avec leurs rêves. Lynch est en quelque sorte un voyeur qui aime exposer ses personnages à faire des choses tordus, qui prennent souvent une tournure tragique.
Une scène digne de Lynch
Une des scènes qui illustre bien le fantastique chez Lynch reste sans aucun doute celle longue scène du repas avec les beau-parents d’Henry. Une analyse serait pertinente pour constater à quel point il met l’emphase sur ce qui n’est pas raisonnable, sur ce qui n’a pas lieu d’être là dans un monde qui lui est raisonnable, c’est-à-dire le nôtre. La scène commence par Henry qui se rend à la maison de sa belle-famille. Arrivé au pied de la porte, il voit Mary qui l’attend au travers de la fenêtre. L’air méfiant, il n’ose avancer. Mary à la fenêtre prend un air triste. Le dîner est prêt, Henry décide donc d’entrer. Il fait alors la rencontre de la mère de Mary. Assise paisiblement sur un divan, elle attend quelque chose. La scène est sombre, près de l’expressionnisme allemand. Changement de plan, Henry est assis avec Mary. Au coin du salon, une chienne allaite ses bébés, Henry regarde cette scène avec stupéfaction (les spectateurs aussi). La scène est silencieuse, ils ne savent pas quoi se dire. Mary fait une crise d’angoisse. C’est alors qu’apparaît le père de Mary d’une façon brusque et surprenante. Le plan est filmé à la hauteur d’Henry. Après les présentations, Bill, le père, hausse le ton de sa voix et des sons très fort et étrange se font entendrent comme un orage qui s’élève. Après cette scène, Bill est donc considéré comme un être étrange. Lynch nous amène par la suite à la cuisine, on agit maintenant, nous spectateurs, en tant qu’observateur en positionnant la caméra dans le coin de la cuisine. Dans cette pièce, un autre personnage est présent; une vieille femme assisse sur une chaise n’a pas l’air très vivante, ou du moins de bouger. La mère prépare un plat de salade. Cette séquence est montré par la suite en parallèle avec le couple au salon qui ont l’air de s’ennuyer et le père qui prépare le reste du souper. Toute cette séquence se passe dans un silence complet entre les personnages, mais les sons, extra-diégétique, confèrent encore une fois au fantastique, aux sentiments pour nous que quelque chose se passe ou va bientôt se passer. Scène suivante : la famille sont réunis devant la table pour le souper. Tout se déroule très bien jusqu’à ce que Henry se sert un morceau de poulet. Comme par pur enchantement, le poulet commence à bouger les cuisses, et un liquide, qui ressemble à du sang, coule abondamment dans l’assiette. Cette scène est emblématique du fantastique chez Lynch. Il émet chez le spectateur un certain dégoût sur une chose somme toute banale (comme l’oreille dans le film Blue velvet), ici un morceau de poulet cuit. La scène continue avec la grand-mère qui fait une crise en regardant le poulet saigner de la sorte. Un certain climat de peur, d’incertitude, se fait sentir de plus belle. Le cinéaste utilise les gros plans pour montrer cette horreur indescriptible. Cette scène peut sembler bizarre pour les spectateurs, mais banale pour les personnages qui regardent le poulet comme si rien d’inquiétant ne s’était passée. Bill et Henry restent là sans rien dire pendant de longues secondes. Le père reste figé dans le temps, arborant un large sourire. Mary sort de la cuisine et pleure. La mère demande à Henry de lui parler dans le salon. En se levant de sa chaise, la lumière de la lampe éclate faisant jaillir un énorme faisceau de lumière blanche dans tout l’appartement. Quelque chose de mystique s’en vient. Henry se rend aussitôt au salon, sa belle-mère le questionne sur sa vie sexuelle avec Mary. La scène est filmé avec très peu d’éclairage, laissant croire que les pensée des personnages sont sombres, et en effet la belle-mère suivant son instincts embrasse le cou de son gendre d’une manière presque animale (et très vampirique). Elle lui annonce que lui et Mary ont enfanté un être prématuré qui ne ressemble pas beaucoup à un enfant. Cette scène se termine dans la cuisine avec un plan sur la grand-mère assisse près du four, immobile, presque inexistante. Lynch a su créer avec cette scène un vrai climat de peur sur cette famille plus qu'angoissante. La grand-mère symbolise ici l’arrêt du temps, le fait que le monde dans lequel ils vivent n’est plus ce qu’il était. Il faut désormais s’arrêter de vivre. Cette scène reste inexplicable, et c’est ce qui la rend si fascinante. L’ambiance de la scène hypnotise le spectateur, la rend si unique.
Le monstre, éléments primordial
Le thème du monstre est ici très récurrent dans le film, et dans le cinéma fantastique en général (Frankenstein, Godzilla, et compagnie). Dans Eraserhead, plusieurs figures différentes y sont présentées. L’évidence même se situe au niveau de l’enfant, ou plutôt de la créature, enfanter par Mary. Celui-ci est laid, difforme et ne ressemble en rien à un être humain. Henry refuse que ce soit son enfant la première fois qu’il le voit. C’est quelque chose que l’on ne veut pas croire, qui choque la raison, qui va au delà de la pensée rationnelle de l’être humain. Beaucoup de films fantastiques vont jusqu’à la destruction du monstre; le personnage principal, le héros, étant celui qui joue le rôle du destructeur. Le public a prit un certain goût à voir cette destruction, du moins l’entrevoir si celui-ci se passe en hors-champ. Cette fameuse scène de destruction se passe tout de suite après le deuxième rêve de Henry. N’écoutant que ses mauvaises pensées, (il est tourmenté pendant un bout de temps et fait les cent pas dans l’appartement), il se décide à prendre une paire de ciseau et à passer à l’acte. Il découpe la créature. Aussitôt, son ventre et ses viscères s’ouvrent d’une manière presque naturelle. Un liquide ressemblant à de la purée sort de son corps. La créature crie de douleur, et meurt. Enfin le héros s’est débarrassé du monstre. Mais était-ce vraiment un monstre? Ce qui est fascinant c’est que la plupart des monstres, représenté soit au cinéma ou dans la littérature, ont tous quelque chose de fascinant, qui touche la sensibilité du spectateur. Ici la créature peut sembler être un monstre, mais n’est qu’en fait qu’un être difformé. Le spectateur peut prendre celui-ci par pitié, ou du moins ressentir un sentiment de tristesse face à sa mort si cruelle. Il est seulement un enfant après tout. Il a même ce regard innocent et enfantin dans quelques scènes. Le spectateur peut s’attacher à cet être, mais en sachant que ses journées sont comptées et qu’il ne peut vivre dans ce monde qui est le nôtre. Outre le physique, un autre aspect du monstre est représenté par la famille de Mary. En effet, ces personnes agissent bizarrement, ils ne sont pas dans le même monde que nous. Par exemple, la grand mère agit de façon irrégulière en restant immobile, le père arrête de parler et de bouger au moment du souper. Il y a ici portrait d’une famille de monstre, de désaxées. Dernier monstre : la femme du radiateur. Un mélange de Marilyn Monroe et de John Merrick, l’homme-éléphant du film de Lynch. Pour elle, c’est plutôt physique. Elle a deux énormes bosses à la place des joues, un visage laid, mais un corps parfait. Son aspect horrifiant est censé repousser les gens, mais pas Henry. Il est entouré de monstres, ça ne fait aucun doute, et il choisit quand même de vivre avec l’un d’eux, sûrement parce qu’il en est un aussi…
En guise de conclusion, nous avons vu à quel point le premier film de Lynch est une expérience à vivre, l’ambiance générale étant très près du fantastique. Un fantastique qui est plus près des émotions vécu par les personnages. Le personnage d’Henry vit dans un monde incompréhensible que même lui ne comprends pas toujours. Il ne réagit pas, reste immobile; tout comme le spectateur. Le fantastique peut se manifester de différentes façons, Lynch nous le démontre d’une
manière dont lui seul a le secret.





